Priorité accordée à l’enseignement des disciples (Marc 6.30-56)

Le début de la dernière année. Le retour de mission des disciples marque le début de la deuxième année du ministère galiléen de Jésus. En effet, Jean signale que la première multiplication des pains se déroule au printemps (« Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche » Jn 6.4). L’herbe est verte (Mc 6.39) et abondante (Jn 6.10). Jésus entame donc la dernière année de son ministère.

L’enseignement est prioritaire. Durant cette période, Jésus attache une importance particulière à la formation de ses disciples. L’enseignement privé qu’il leur avait dispensé pendant quelques jours avant le départ en mission (Mc 4 et 5) va se renforcer. Pour marquer une nouvelle orientation dans la formation des disciples, ceux-ci sont appelés « apôtres » (6.30), un terme qui ne leur est donné qu’à cet endroit par Marc. Jésus ne va plus simplement manifester sa puissance à ses disciples, mais il va insister sur la priorité de l’enseignement. L’essentiel n’est pas dans les miracles, mais dans les paroles. Pendant six mois, Jésus insistera sur cette leçon – qui fait l’objet de ce chapitre (commentaire de Mc 6.30-8.21). Puis, six mois avant la fin, Jésus abordera le thème de la passion et de la résurrection.

Repos des disciples et enseignement de la foule (6.30-34)

30 Les apôtres se rassemblèrent auprès de Jésus et lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et ce qu’ils avaient enseigné. 31 Il leur dit : Venez à l’écart dans un lieu désert et reposez–vous un peu. Car beaucoup de personnes allaient et venaient, et ils n’avaient pas même le temps de manger. 32 Ils partirent donc dans la barque, pour aller à l’écart dans un lieu désert.

33 Plusieurs les virent s’en aller et les reconnurent, et de toutes les villes on accourut à pied et on les devança là (où ils se rendaient). 34 Quand il sortit de la barque, Jésus vit une grande foule et en eut compassion, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger ; et il se mit à les enseigner longuement.

 

Une retraite spirituelle pour les disciples. Dès le début de cette sous-section, Marc signale que Jésus prend ses disciples « à l’écart ». L’information est répétée (6.31, 32) et le lieu de retraite est qualifié de « désert » (6.31). Les disciples doivent se reposer. On pense généralement au repos du corps, car ils viennent de rentrer (de six mois ?) de mission. L’activité y a été intense, puisqu’ils ont effectué de nombreux miracles (6.13). Leur renommé a grandi et la foule ne semble plus les laisser tranquilles, puisqu’ils n’ont même pas le temps de manger (6.31 ; cf. 3.20). La retraite proposée par Jésus semble donc nécessitée par la fatigue des disciples.

Cependant, sans nier la réalité des besoins physiques élémentaires, une autre lecture peut être faite de ce texte. Tout le monde a besoin de manger et de dormir, mais d’autres besoins existent. Après un temps de mission, il est toujours profitable de dresser un bilan et de se renouveler intérieurement. Celui qui donne beaucoup doit aussi se ressourcer. Marc n’est-il intéressé qu’à signaler les besoins physiques ou veut-il souligner aussi un besoin spirituel ? Notons que Jésus ne renvoie pas les disciples chez eux pour prendre quinze jours de vacances ! Il les emmène dans une retraite collective. Le lieu est « désert ». La nourriture n’y sera donc pas gastronomique. Jésus appelle ses disciples à se reposer (anapauô). Dans le Nouveau Testament, ce verbe décrit le sommeil ou le repos après une activité physique, mais aussi la paix intérieure ou un renouvellement spirituel. C’est dans ce sens que le texte doit être compris. Jésus veut entourer ses disciples pour les instruire, et les aider à centrer leurs pensées sur l’essentiel. Lors d’un autre retour de mission signalé par Luc, Jésus rappelle aux disciples enthousiasmés par leur succès qu’ils devraient d’abord se réjouir de leur salut (« Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez–vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » Lc 10.20). Quand Marc signale que les disciples « n’avaient pas même le temps de manger » (6.31) veut-il aussi insinuer que les disciples n’avaient pas le temps de se ressourcer spirituellement ? Les références à la nourriture (et aux pains en particulier) sont nombreuses dans les deux chapitres suivants, et le lien entre la nourriture matérielle et l’enseignement est souligné dans l’épisode final de la sous-section (8.14-21). Les autres références à la nourriture peuvent aussi être lues dans un sens spirituel : voir le commentaire sur les deux multiplications des pains (6.35-44 ; 8.1-9), la controverse avec les pharisiens sur la manière de manger (7.1-23), la référence au pain jeté aux petits chiens (7.27-28) et la référence au levain des pharisiens (8.15). D’ailleurs, les disciples sont critiqués par Jésus, car ils ne comprennent pas le sens spirituel des références à la nourriture (6.52 ; 8.16-21).

Une foule avide d’être avec Jésus. La foule précède Jésus au lieu de retraite (6.33). Comment pouvait-elle le faire ? Certes, elle a pu progresser plus rapidement sur terre que les disciples et Jésus sur l’eau si un vent contraire soufflait sur le lac, mais comment savait-elle où se rendre ? Les gens ont-il entendu Jésus nommer le lieu de destination, ou ont-ils simplement observé la progression de la barque ? Le site était peut-être connu comme lieu de retraite.

Jésus, berger d’Israël. Jésus ne reproche pas aux gens leur comportement. Au contraire, il en a « compassion ». Ce terme a été utilisé une première fois par Marc pour décrire le sentiment de Jésus envers le lépreux qui aspirait à la guérison physique (1.41). Maintenant, il souligne le sentiment de Jésus à l’égard d’une foule privée d’enseignement. Les besoins physiques et spirituels suscitent la compassion de Jésus qui agit en conséquence : les malades sont guéris et les foules privées de guide spirituel sont enseignées. Dans notre récit, Marc omet toute mention aux miracles – que Jésus a pourtant effectués comme Matthieu et Luc nous l’apprennent (« Il vit une grande foule, en eut compassion et guérit les infirmes qui s’y trouvaient » Mt 14.14 ; Lc 9.11) – car il concentre l’attention du lecteur sur le ministère d’enseignement de Jésus.

Les gens sont qualifiés « de brebis sans berger ». Cette expression apparaît dans le livre des Nombres pour désigner le peuple hébreu qui va être privé de Moïse. Le grand législateur implore l’Eternel, avant de mourir, d’établir sur la communauté un homme « qui sorte devant eux et qui entre devant eux, qui les fasse sortir et qui les fasse entrer, pour que la communauté de l’Eternel ne soit pas comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Nb 27.17). Dans un premier temps, cet homme est Josué (dont le nom signifie « l’Eternel sauve »), mais fondamentalement, la requête de Moïse trouve son accomplissement en Jésus-Christ (Jésus signifie aussi « l’Eternel sauve »). En « enseignant longuement » les foules (6.34), Jésus reprend et intensifie l’enseignement de Moïse. Il est dans un lieu désert (Moïse aussi – le désert du Sinaï –), et ses disciples et la foule l’ont suivi par mer ou sur terre (Moïse avait traversé la mer Rouge, puis avait marché dans le désert accompagné du peuple). La foule est immense et ressemble au peuple d’Israël rassemblé au pied du Sinaï. L’analogie avec Moïse est particulièrement marquée dans le récit de la multiplication des pains, comme le souligne Jean (cf. Jn 6.31-35) et comme nous allons l’expliquer ci-dessous.

L’image « des brebis sans berger » est aussi évoquée par Ezéchiel qui condamne les chefs religieux  pour avoir failli à leur tâche (Ez 34.1-10). Le prophète ajoute que l’Eternel en personne deviendra le berger des brebis (Ez 34.11-31) : « C’est moi-même qui prendrai soin de mes brebis… » (v.11). La critique des bergers d’Israël par Ezéchiel n’est qu’un prélude à la critique des scribes et des pharisiens par Jésus (cf. Mt 23).

La première multiplication des pains (6.35-44)

35 Comme l’heure était déjà avancée, ses disciples s’approchèrent de lui et dirent : Ce lieu est désert et l’heure est déjà avancée ; 36 renvoie–les, afin qu’ils aillent dans les campagnes et dans les villages des environs pour s’acheter de quoi manger. 37 Jésus leur répondit : Donnez–leur vous–mêmes à manger. Mais ils lui dirent : Irons–nous acheter des pains pour deux cents deniers et leur donnerons–nous à manger ? 38 Et il leur répondit : Combien avez–vous de pains ? Allez voir. Ils s’en informèrent et répondirent : Cinq, et deux poissons. 39 Alors il leur commanda de les faire tous asseoir en groupes sur l’herbe verte, 40 et ils s’assirent par rangées de cent et de cinquante. 41 Il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et dit la bénédiction. Puis il rompit les pains et les donna aux disciples, pour les distribuer à la foule. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. 42 Tous mangèrent et furent rassasiés, 43 et l’on emporta douze paniers pleins de morceaux de pain et de poissons. 44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient cinq mille hommes.

 

Un miracle important. La multiplication des pains est un miracle particulièrement important, puisque c’est le seul prodige (en dehors de la résurrection de Jésus) qui se trouve dans les quatre évangiles (Mt 14.15-21 ; Lc 9.12-17 ; Jn 6.1-15). Jean, qui s’efforce de ne pas répéter les informations contenues dans les Synoptiques, mentionne non seulement ce miracle déjà contenu dans trois évangiles, mais il rapporte en détail les discussions qui en sont résultées (le discours de Jésus sur le pain de vie : Jn 6.22-71). Ce récit est d’ailleurs tellement important pour Jean qu’il l’a placé au centre de son évangile. Dans l’Ancien Testament, une autre multiplication similaire à celles effectuées par Jésus, mais impliquant plus de pains pour moins de personnes (20 pains pour 100 personnes), est l’œuvre d’Elisée (2 Rois 4.42-44). Or, ce prophète annonce par divers signes miraculeux le ministère de Jésus-Christ, et la multiplication des pains est le signe christocentrique le plus évident. Ce récit est d’ailleurs placé, lui aussi, au centre d’un long développement (le cycle d’Elisée : 2 Rois 2-9). Dans l’évangile de Marc, le miracle n’est pas au centre d’un développement, mais il occupe une autre position structurelle importante, puisqu’il sert d’introduction à une sous-section importante du livre. Il est aussi répété une deuxième fois, pratiquement dans les mêmes termes, vers la fin de cette sous-section (8.1-10).

Un miracle particulier. La multiplication des pains est un miracle d’un genre nouveau.

1.  Jusqu’à présent, Jésus a guéri les hommes d’affections spéciales (maladies diverses et possessions démoniaques). Maintenant, il pourvoit aux besoins quotidiens des gens en multipliant des aliments de base : pain et poisson.

2.  Les bénéficiaires des miracles étaient des personnes isolées, mais ici une immense collectivité profite du prodige.

3.  Les guérisons et les exorcismes de démons étaient des interventions de première nécessité, car les êtres humains qui en étaient affectés souffraient beaucoup. Par contre, la multiplication des pains n’est pas indispensable. Les disciples n’ont-ils pas conseillé à Jésus de renvoyer simplement les gens à leur domicile ?

4.  Les disciples sont pour la première fois directement impliqués dans le miracle, puisqu’ils doivent distribuer la nourriture. La remarque est soulignée deux fois, d’abord par un ordre de Jésus : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (6.37), puis par un commentaire de Marc : « Jésus rompit les pains et les donna aux disciples, pour les distribuer à la foule » (6.41).

 

Un miracle pédagogique. Jésus veut manifestement enseigner une leçon par cette multiplication des pains, une leçon que les disciples peinent à comprendre, comme Marc le précise plus tard : « En eux–mêmes, ils étaient tout stupéfaits, car ils n’avaient rien compris à l’affaire des pains : ils étaient encore obtus » (6.51-52). Après la seconde multiplication des pains, Jésus leur adresse directement ce reproche : « Pourquoi raisonnez–vous en vous disant que vous n’avez pas de pains ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous ne saisissez pas ? Etes–vous donc obtus ? Vous avez des yeux, et vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles, et vous n’entendez pas ? Ne vous rappelez–vous pas, lorsque j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille, combien de paniers pleins de morceaux vous avez emportés ? –– Douze, lui répondent–ils. Et quand j’ai rompu les sept pour les quatre mille, combien de corbeilles pleines de morceaux avez–vous emportées ? –– Sept, lui répondent–ils. Et il leur disait : Vous ne comprenez pas encore ? » (8.17-21).

Allusion à l’enseignement de Jésus. La multiplication des pains annonce la nourriture spirituelle que Jésus dispense régulièrement par sa parole. Les disciples seront chargés de transmettre cette parole aux foules. Ce miracle introduit admirablement le thème de l’enseignement. Jésus ne veut pas renvoyer à jeun ceux qui sont venus l’écouter. Ces hommes doivent repartir rassasiés. Dans l’évangile de Jean, Jésus met en garde, dans son discours sur le pain de vie, qui suit la multiplication des pains, de ne pas s’arrêter aux choses matérielles (Jn 6.26-27).

Les disciples seront chargés de transmettre l’enseignement de Jésus, afin que le message de vie se multiplie rapidement. Quelques paroles nourrissent toute une foule et les réserves ne seront jamais épuisées. Chaque apôtre peut repartir avec un panier plein !

Allusion à Moïse. Jésus est un nouveau Moïse. Il offre le pain dans un lieu désert, tout comme Moïse avait donné la manne dans le désert. Des poissons sont aussi multipliés lors des deux repas offerts par Jésus (6.41 ; 8.7), car Dieu avait apporté des oiseaux (les cailles) à deux reprises au peuple qui réclamait de la viande comme nourriture en complément à la manne qui ressemblait au pain (Ex 16.13 ; Nb 11.31-32). Ces deux poissons sont-ils une allusion au double miracle du Pentateuque ? Notons encore que Jésus demande de ramasser les morceaux qui restent, non par opposition à la loi mosaïque qui interdisait la conservation de la manne pour le lendemain, mais en accord avec cette même loi qui autorisait la conservation de la manne du sixième jour en vue du lendemain, le sabbat (Ex 16.4-5, 19-30). Jésus annonce donc que « son lendemain » sera un jour de sabbat. Il est venu apporter un repos éternel (cf. Hé 4.1-11), et celui qui accepte le Christ entre dans le repos de Dieu. De plus, le lendemain des deux multiplications, les actions de Jésus sont soigneusement notées. Après le premier miracle des pains, il y a une abondance de miracles pour ceux qui croient (6.53-56), une sorte de sabbat de grâce. Par contre, après le second miracle, Jésus ne fait aucune œuvre pour les incrédules et le « sabbat de rédemption » se transforme en stérilité (cf. 8.11-13).

La foule est immense pour la région, car « les grandes localités comme Capernaüm et Bethsaïda n’abritaient pas plus de deux à trois mille personnes chacune « Five thousand men was an immense gathering since large neighboring towns like Capernaum and Bethsaida had only 2000-3000 inhabitants each » » (Lane p. 232). Ici, il y cinq mille hommes ! Ces gens font penser au peuple hébreu qui est sorti d’Egypte, ceux qui ont eu la foi pour accompagner Moïse. Dans le désert du Sinaï, on avait dénombré à deux reprises les hommes adultes, et plus précisément « ceux qui peuvent prendre les armes, depuis l’âge de vingt ans et au-dessus » (Nb 1.1-46 ; 26.1-51). De même avec Jésus, Marc rapporte un dénombrement lors de chacune des deux multiplications des pains. Seuls les hommes sont comptés. Le terme utilisé par les évangélistes est anêr (l’homme, le mari) plutôt que anthrôpos (l’homme, l’être humain). Matthieu précise même chaque fois que les femmes et les enfants n’ont pas été dénombrés (« sans les femmes et les enfants » Mt 14.21 ; 15.38). Le résultat chiffré de ces dénombrements donne chaque fois un nombre légèrement inférieur la seconde fois : 603 550 puis 601 730 (Nb 1.46 ; 26.51) ; 5000, puis 4000 (6.44 ; 8.9).

Des détails sur le dénombrement sont donnés pour montrer qu’il a été fait avec minutie. Moïse devait compter le peuple « par clan et par familles » (Nb 1.4), alors que Jésus donne l’ordre de faire asseoir les gens par « groupes », et « ils s’assirent par rangées de cent et de cinquante » (6.39-40). Le nombre de 5000 n’est donc pas arbitraire, mais résulte d’un décompte précis : 100 x 50 = 5000. Marc exprime d’ailleurs ici un souci inhabituel de sa part de transmettre des données chiffrées. Sept nombres sont indiqués : 200 deniers, 5 pains, 2 poissons, des rangées de 100 et 50, 12 paniers, 5000 hommes. Est-ce pour faire écho aux recensements des Nombres qui foisonnent de chiffres (des nombres sont donnés pour les douze tribus d’Israël) ?

Dimension apologétique. Les données chiffrées ont aussi une portée apologétique. Marc veut souligner la grandeur de ce miracle. La distribution du pain à la foule est organisée avec soin pour qu’on puisse compter le nombre de familles ­– chaque famille se regroupe autour de son chef par rangée de 100 et 50. Nourrir plus de vingt mille bouches n’est pas une mince affaire. Une fortune n’y suffirait pas ; en effet, deux cents deniers représentent environ huit mois du salaire d’un ouvrier, puisque le salaire quotidien était d’un denier. La nourriture à partager est risible : seulement cinq pains. Jean précise qu’il s’agit de pains d’orge (Jn 6.9). « Contrairement à nos pains modernes, ceux-là étaient petits et plats. Une personne pouvait aisément en manger plusieurs lors d’un repas  (Wessell p. 673). Les deux poissons ne changent pas grand-chose. Or tout le monde mange à sa faim. Les restes doivent être soigneusement comptés (12 paniers, puis 7 lors de la deuxième multiplication) pour montrer qu’il y avait chaque fois largement assez à manger.

Un désert vert. Le lieu du miracle est instructif. C’est un « désert vert » (cf. 6.35, 39). D’une part, c’est un lieu « désert », c'est-à-dire un lieu où la nourriture est rare, surtout lorsqu’il faut nourrir une foule aussi nombreuse. C’est aussi un lieu qui contraste avec la cour royale qui vient d’être mentionnée dans le récit précédent (6.21-29). Hérode mangeait des aliments raffinés (il ne devait pas lésiner sur la dépense pour célébrer son anniversaire !) et il cherchait à se distraire en regardant des jeunes femmes danser (les épouses n’étaient pas invitées à ce genre de spectacles), et finalement son repas se termine avec la tête de Jean-Baptiste sur un plat, une sorte de mets préparé par le chef ! Par contre, dans le lieu désert, on est d’abord confronté à la famine, mais l’abondance finit par triompher, puisque tout le monde mange à sa faim. La nourriture semble simple au premier abord (des pains et des poissons, c'est-à-dire des aliments de base), mais sa richesse est dans le sens spirituel. Jésus est le pain de vie descendu du ciel. Cette image « anthropophage » fait écho à la tête de Jean-Baptiste apportée sur un plat. Dans le palais royal, c’était la mort, alors que dans le lieu désert se trouve la vie. Hérode avait accueilli ses invités dans son palais, alors que Jésus accueille ses admirateurs au désert. Sa maison de repos est donc un lieu désert, mais verdoyant. Les chrétiens ne devraient jamais oublier qu’ils sont des voyageurs et des étrangers sur la terre (cf. 1 Pi 2.11), mais que le Seigneur est tous les jours avec eux jusqu’à son avènement (cf. Mt 28.20).

Le lieu désert est vert (6.39) et l’herbe abondante (Jn 6.10), car on est au printemps, le seul moment de l’année où la végétation n’est pas brune et desséchée. Mais la verdure n’est pas que physique, elle est aussi spirituelle. Dans les textes poétiques et prophétiques, le retour du printemps illustre souvent le renouveau spirituel apporté par Dieu. Le bon berger conduit son troupeau dans de verts pâturages… « Il restaure mon âme » (Ps 23). Ce miracle conduit d’ailleurs à la première confession de foi collective : « Ces gens, à la vue du miracle que Jésus avait fait, disaient : Vraiment c’est lui le prophète qui vient dans le monde » (Jn 6.14). La foule veut alors prendre Jésus pour le faire roi (Jn 6.15).

Emplacement géographique. Sur le plan géographique, il semble que ce lieu soit situé sur la rive nord-est du lac de Galilée. En effet, lorsque les disciples rencontrent Jésus au terme de leur stage missionnaire, ils se trouvent au bord du lac de Galilée en territoire juif, c'est-à-dire sur la rive occidentale. Puis Jésus prend ses disciples « à l’écart » ; il part sans doute sur la rive orientale, moins peuplée. Jean dit : « Jésus s’en alla de l’autre côté de la mer de Galilée » (Jn 6.1) et Luc précise qu’ils se rendirent « du côté d’une ville appelée Bethsaïda » (Lc 9.10), localité située à l’extrémité nord du lac. Au retour, Marc ajoute qu’ils se dirigèrent « sur l’autre rive, vers Bethsaïda » (6.45). Le territoire atteint au retour est appelé « le pays de Génésareth » (Mt 14.34 ; Mc 6.53), région située sur la rive occidentale, et Jean signale que Jésus est à proximité de Capernaüm (Jn 6.24, 59). Le lieu de la multiplication des pains se situe donc au sud-est de Bethsaïda, sur la rive orientale du lac, en territoire païen.

Allusion au repas du Seigneur. Le récit de la multiplication des pains a été compris de différentes manières. Dans l’évangile de Jean, Jésus s’identifie lui-même avec le pain : « Moi, je suis le pain de vie » (Jn 6.35, 48). Cela conduit beaucoup de commentateurs à lire dans ce récit une allusion au repas du Seigneur, d’autant plus que Jean omet toute référence à la sainte cène lors du dernier repas de Jésus avec ses disciples, repas pourtant rapporté en détail (Jn 13-17). Cette interprétation se base aussi sur les nombreuses allusions « à manger la chair de Jésus » : « Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde… Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. » (Jn 6.51, 53-56). D’autres commentateurs voient dans ce miracle une référence à un repas eschatologique (cf. Lane p. 232).

Engagement des disciples. Relevons encore la foi des disciples. Dans un premier temps, ils déplorent leur manque de ressources, mais lorsque Jésus leur ordonne de préparer la foule pour la distribution de nourriture, ils obtempèrent sans la moindre objection, alors que Jésus n’a pas encore commencé à multiplier les pains.

Jésus marche sur les eaux (6.45-52)

45 Aussitôt après, il obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïda, pendant que lui–même renverrait la foule. 46 Quand il eut pris congé d’elle, il s’en alla sur la montagne pour prier. 47 Le soir venu, la barque était au milieu de la mer, et Jésus était seul à terre. 48 Il vit qu’ils avaient beaucoup de peine à ramer car le vent leur était contraire. A la quatrième veille de la nuit environ, il alla vers eux en marchant sur la mer et il voulait les dépasser. 49 Quand ils le virent marcher sur la mer, ils pensèrent que c’était un fantôme, et ils poussèrent des cris ; 50 car ils le voyaient tous, et ils furent troublés. Aussitôt Jésus leur parla et leur dit : Rassurez–vous, c’est moi, n’ayez pas peur. 51 Puis il monta auprès d’eux dans la barque, et le vent tomba. En eux–mêmes, ils étaient tout stupéfaits et remplis d’étonnement ; 52 car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, parce que leur cœur était endurci.

 

Un prodige surprenant. Ce miracle est étonnant de bien des manières. Tout d’abord, il est unique. Personne n’a jamais marché sur l’eau avant ou après cette nuit-là, et la distance parcourue à pied par Jésus est importante puisque la barque était « au milieu du lac » (6.47), à 5 ou 6 kilomètres du point de départ selon Jean (« Ils avaient ramé environ 25 ou 30 stades » Jn 6.19). Le prodige est d’autant plus surprenant qu’il paraît inutile. Les disciples avaient de la peine à progresser, mais ils ne couraient aucun danger, et Jésus avait d’autres moyens pour les rejoindre. Il aurait pu traverser le lac dans une autre barque ou marcher le long du rivage pendant quelques heures pour contourner le lac. Et il n’y avait aucune urgence pour Jésus de rejoindre ses disciples.

Ce miracle déjà étonnant en lui-même est accompagné par d’autres. (1) L’apparence de Jésus semble modifiée puisqu’il apparaît aux disciples « comme un fantôme » (6.49). (2) Pierre marche sur l’eau un court instant, comme le rapporte Matthieu (Mt 14.28-29). (3) Lorsqu’il doute et s’enfonce, Jésus le secourt en lui tendant la main. Jésus est donc capable, non seulement de rester sur l’eau, mais encore de supporter le poids de l’apôtre (Mt 14.30-31). (4) Le fort vent persistant qui avait empêché les disciples de progresser normalement (« ils avaient beaucoup de peine à ramer » 6.48), et qui venait encore d’effrayer Pierre (Mt 14.30), tombe à l’instant où Jésus monte dans la barque (6.51). (5) Dès que Jésus entre dans l’embarcation, celle-ci touche terre (Jn 6.21), alors même qu’elle était au milieu du lac, soit à 5 ou 6 kilomètres du rivage (voir remarque ci-dessus) !

Les disciples sont « tout stupéfaits » (litt. : « hors d’eux-mêmes ») et « remplis d’étonnement » (6.51). Une double expression et les termes les plus forts sont utilisés pour décrire la stupéfaction de tout le groupe. Cette réaction des disciples est normale – on serait étonné à moins –, par contre l’explication de Marc sur l’origine de cet étonnement nous déroute : « car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, parce que leur cœur était endurci » (6.52). En quoi le miracle des pains joue-t-il un rôle dans la compréhension de ce miracle ?

Le témoignage complémentaire de Matthieu, Marc et Jean. La marche sur l’eau a retenu l’attention de Matthieu, Marc et Jean, mais a été omise par Luc. Le récit de Matthieu est le plus long, car il est le seul à mentionner l’épisode avec Pierre. Marc donne un compte rendu plus détaillé de la marche de Jésus. Jean complète le récit par quelques détails. Il faut noter que ce miracle doit être particulièrement important aux yeux de Jean puisque, contrairement à son habitude, il le reprend des Synoptiques. Luc le médecin omet ce miracle, car il est moins intéressé par les prodiges dépourvus de vertu curative.

La souveraineté de Jésus. Avant de donner quelques explications sur le sens de ce miracle, il convient de souligner la souveraineté de Jésus concernant le déroulement des événements. Immédiatement après la multiplication des pains, Jésus « oblige » ses disciples à traverser la mer sans lui. Ils n’ont pas le choix. Le terme anagkazô (obliger) est peu fréquent et souligne une nécessité absolue. L’expédition est immédiate. Matthieu et Marc entament leur récit par le terme « aussitôt » (eutheôs ou euthus : Mt 14.22 ; Mc 6.45) et Jean précise que c’est le soir même de la multiplication des pains (« le soir venu » Jn 6.16). Jésus se charge lui-même de renvoyer la foule, sans l’aide des disciples, une foule pourtant débordant d’enthousiasme puisqu’elle voulait le faire roi (Jn 6.14-15). Jésus monte sur la montagne, prie et voit ses disciples avancer avec peine (6.48). Il semble qu’il ne bouge pas tout de suite, mais attend que la nuit soit plus avancée avant de se mettre en route (« Vers la quatrième veille de la nuit, il alla vers eux » 6.48). Il marche sans difficulté, puisqu’il allait « les dépasser » (6.48). Chaque détail est planifié, car Jésus désire instruire ses disciples par une leçon de choses. Ce miracle peut paraître « superflu » sur le plan physique, mais il est vital sur le plan pédagogique. Il est important de comprendre que les miracles de Jésus (ou en tout cas certains d’entre eux) ont une dimension « parabolique ». C’est d’ailleurs ce que les disciples n’avaient pas compris au sujet de la multiplication des pains (cf. 6.52).

Le sens du miracle. Jésus dévoile à ses disciples l’orientation de leur mission. La multiplication des pains annonçait leur implication dans la transmission et le partage de la parole divine. La traversée de la mer sans Jésus annonce leur départ en mission vers d’autres lieux (la mer symbolise les païens et les disciples sont envoyés « de l’autre côté » 6.45). Ils sont envoyés dans un premier temps « vers Bethsaïda » 6.45), c'est-à-dire vers l’extrémité nord du lac, car les apôtres devront aller loin de Jérusalem (située au sud). Jésus est monté seul sur la montagne pour prier, car, après l’envoi missionnaire des apôtres (« Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » Ac 1.8), il est monté au ciel (Ac 1.9) pour s’asseoir à la droite de Dieu et intercéder en faveur des siens (Ro 8.34). De la montagne, Jésus voit les difficultés de ses disciples (« il vit qu’ils avaient beaucoup de peine à ramer » 6.48) ; de même, au ciel, le Christ connaît chacune de nos situations. Jésus attend ensuite la dernière veille de la nuit pour rejoindre souverainement et miraculeusement ses disciples « pour les dépasser », c'est-à-dire pour devenir leur guide et leur sauveur. Il annonce ainsi son retour souverain du ciel, à la dernière heure, pour prendre soin de son Eglise. Celle-ci sera enlevée miraculeusement (1 Th 4.15-17). La marche de Pierre, rempli de foi (« Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux » Mt 14.28), symbolise l’enlèvement des vrais croyants vers leur Seigneur. Jésus apparaît aux disciples comme un fantôme (6.49), car son apparition à l’avènement sera étonnante, surnaturelle et glorieuse (14.62). Jésus rassure ses disciples : « Rassurez-vous », « N’ayez pas peur » (6.50), car les fidèles n’ont rien à craindre du Christ glorieux. Pour tranquilliser les esprits, il s’identifie aussi : « C’est moi » (egô eimi), mais peut-être évoque-t-il aussi sa divinité, car nous sommes ici devant une théophanie. Dès que Jésus rejoint ses disciples dans la barque, la destination est atteinte, même si à vue humaine, l’arrivée semblait encore éloignée. De même à la fin des temps, l’Eglise, confrontée aux tribulations, se retrouvera soudain en présence du Christ, dans la gloire de son royaume (« Prenez garde, veillez et priez; car vous ne savez quand ce temps viendra » 13.33). La multiplication des miracles accomplis juste après en territoire juif (6.53-56) illustre la grâce surabondante de la Jérusalem céleste, la nouvelle terre promise (« Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu » Ap 21.4).

Comparaison entre deux miracles maritimes. Une comparaison entre le récit de la tempête apaisée et la marche sur l’eau est instructive. Elle montre que les deux miracles sur l’eau sont « prophétiques » dans le sens où ils anticipent l’œuvre de Jésus. Les deux récits présentent plusieurs éléments antithétiques, peut-être pour montrer la diversité des situations rencontrées par l’Eglise, et peut-être aussi pour exprimer le début et la fin de l’œuvre missionnaire.

1.  Le premier voyage est orienté vers l’étranger (pays des Gadaréniens) et en direction du soleil levant (d’ouest en est) ; le second s’achève dans la terre promise (Bethsaïda et Génésareth) et en direction du soleil couchant.

2.  L’accueil reçu en terre étrangère est agressif (le démon cherche à piéger Jésus), mais il est enthousiaste et respectueux « en terre promise » (les gens sont convaincus que Jésus peut les guérir).

3.  Jésus est présent lors du premier voyage, mais il dort (donc il est comme absent), alors qu’il est absent lors du second voyage, mais il prie (intercède ?) sur la montagne (donc il est très actif).

4.  Le danger est subit et grave la première fois, car les disciples risquent de périr en raison d’une tempête violente et soudaine. Par contre, les difficultés rencontrées lors de la seconde traversée sont persistantes, mais relativement mineures, donc découra­ge­antes plutôt que mortelles.

5.  Les deux voyages se déroulent la nuit, mais le second se situe en fin de nuit (la quatrième veille).

6.  Jésus reproche aux disciples leur crainte lors de la première traversée (« Pourquoi avez-vous tellement peur ? » 4.40), mais il les rassure lors de la seconde (« N’ayez pas peur » 6.50).

7.  Jésus reproche aussi aux disciples leur manque de foi (« Comment n’avez-vous pas de foi ? » 4.40), puis Marc se lamente de l’incompréhension des mêmes disciples la seconde fois (« Ils n’avaient pas compris le miracle des pains, car leur coeur était endurci » 6.52).

8.  Jésus apaise la tempête par sa parole (« Il menaça le vent et dit à la mer : silence, tais-toi. Le vent cessa et un grand calme se fit » 4.39), puis il calme le vent par sa seule présence (« Il monta vers eux dans la barque, et le vent cessa » 6.51).

9.  Lors des deux voyages, les disciples sont étonnés. Marc transmet leur propos la première fois (« Quel est donc celui-ci, car même le vent et la mer lui obéissent ? » 4.41), mais il se contente de noter leur étonnement la seconde fois (« Ils furent en eux-mêmes tout stupéfaits et remplis d’étonnement » 6.51).

 

Echos à la sortie d’Egypte. La marche sur l’eau anticipe l’avenir, mais ce miracle peut aussi être lu en écho au passé. De même que le miracle des pains rappelle la manne donnée du temps de Moïse, ainsi la marche sur la mer évoque une autre traversée miraculeuse. En effet, l’événement fondamental de la libération d’Egypte est la traversée de la mer Rouge. Ainsi, du temps de Moïse, la marche entre les eaux (sur le fond marin) permit à Israël de sortir de l’esclavage, alors que la marche de Jésus sur les eaux annonce l’entrée dans le royaume de l’abondance. Du temps de la rédemption d’Israël, la traversée unique de l’eau a précédé le miracle quotidien de la manne, alors que dans la nouvelle rédemption apportée par le Messie au monde entier, la traversée miraculeuse suit la multiplication des pains. Entre l’Ancien et le Nouveau Testament, les thèmes sont similaires, mais inversés. Sous l’ancienne alliance, la dimension matérielle est fondamentale : la traversée de la mer a réellement permis à Israël de s’affranchir du joug égyptien, et la manne a réellement permis au peuple élu de survivre pendant quarante ans dans le désert. Par contre, sous la nouvelle alliance, les deux miracles de Jésus sur la nature physique (pains et eau, c'est-à-dire les corps solides et liquides) servent prioritairement de signes de réalités spirituelles.

La finalité de toutes choses. En conclusion du récit, Marc dit que les disciples sont étonnés, car « ils n’avaient pas compris le miracle des pains, parce que leur cœur était endurci » (6.52). Comment faut-il comprendre cette remarque ? Les disciples n’ont-ils pas encore saisi la toute-puissance de Jésus ? Celui qui venait de montrer sa capacité à multiplier de la matière solide (les pains) ne pouvait-il pas aussi dominer sur la matière liquide (l’eau du lac) ? Cette explication ne convainc guère, car Marc ne critique pas la foi des disciples, mais leur incompréhension. D’autre part, Matthieu signale que les disciples « vinrent adorer Jésus, et dirent : Tu es véritablement le Fils de Dieu » (Mt 14.33). Manifestement, la foi est présente, mais le sens de ce miracle leur échappe. Les disciples ne comprennent pas la portée pédagogique des deux miracles (pains et marche sur l’eau). Ils en restent au sens physique, ce qui explique la mise en garde de Jésus rapportée par Jean à la suite de la multiplication des pains : « Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle » (Jn 6.27). Il faut comprendre que l’œuvre de Jésus dépasse le temps présent. Ce qu’il convient donc de faire est de croire en celui que Dieu a envoyé (Jn 6.29).

Un temps d’arrêt pour mieux comprendre. Stephen H. Smith attire l’attention sur la double mention de Bethsaïda dans l’évangile de Marc (6.45 ; 8.22). La ville d’origine de Pierre devait être atteinte juste après la première multiplication des pains, mais elle n’est finalement visitée qu’après la seconde. Tout se passe comme si le temps s’était arrêté entre 6.45 et 8.22. La peine éprouvée par les disciples à comprendre l’œuvre de Jésus (peine illustrée sur le plan physique par leur difficulté à progresser sur la mer) nécessite une prolongation de leur instruction. Avant de passer à la seconde étape de leur formation – le message de la croix (cf. 8.31) –, les disciples ont encore besoin d’être instruits sur les aspects élémentaires de la foi. Ils doivent en particulier comprendre que l’essentiel n’est pas dans les besoins matériels. Les paroles et les actes de Jésus doivent être compris de façon spirituelle. Notons que du temps de Moïse, la progression du peuple vers la rédemption avait aussi été suspendue en raison de son incrédulité. Le peuple avait alors séjourné quarante ans dans le désert pour apprendre à mieux dépendre du Seigneur.

Jésus multiplie les prodiges (6.53-56)

53 Après avoir achevé leur traversée, ils arrivèrent dans le pays de Génésareth, et ils abordèrent. 54 Quand ils furent sortis de la barque, les gens reconnurent aussitôt Jésus, 55 parcoururent toute la région et se mirent à apporter des malades sur des grabats, partout où l’on apprenait qu’il était. 56 Partout où il entrait, villages, villes ou campagnes, on mettait des malades sur les places publiques et on le suppliait afin de toucher seulement la frange de son vêtement. Et tous ceux qui le touchaient étaient délivrés.

 

Une manifestation exceptionnelle de la grâce. Certains commentateurs voient ici un simple résumé de l’activité de Jésus en Galilée, mais l’accueil qui lui est réservé par la foule est encore plus enthousiaste ici que par le passé. La foi exemplaire de la femme impure semble avoir fait tâche d’huile (cf. 5.28). Les gens sont convaincus que le simple contact avec la frange du vêtement de Jésus les guérira. Les miracles sont aussi plus nombreux que par le passé, puisque pour la première fois, Marc dit spécifiquement que tous les malades qui touchaient Jésus étaient guéris.

Annonce du royaume céleste. Cette profusion de guérisons illustre la grâce illimitée du royaume divin. Les gens guéris ont une foi profonde et ont « immédiatement reconnu » Jésus (6.54). Pour exprimer cette connaissance de Jésus, Marc utilise le verbe epiginôskô (connaître) qui exprime une connaissance exacte et profonde, et il précise que cette pleine connaissance a été immédiate (« aussitôt »). Relevons encore que Marc ne fait aucune allusion aux démons, alors que dans les autres généralisations de miracles, ils sont toujours mentionnés, que ce soit lors de guérisons effectuées par Jésus (1.34 ; 3.10-12) ou par les apôtres (6.13 ; 16.17-18). Dans le royaume divin, il n’y a même plus lieu de parler des démons.

Un contexte historique favorable. Ce récit a donc une portée spirituelle intéressante, mais il est aussi conforme aux événements. Marc n’a pas inventé l’histoire de Jésus, mais il en a discerné les lignes de force. Sur un plan humain, l’enthousiasme des gens s’explique par les guérisons antérieures effectuées par Jésus, mais aussi par le témoignage des disciples qui ont sillonné la région par équipes de deux pendant plusieurs mois, prêchant et guérissant les malades. La multiplication des pains, un miracle observé par des milliers de témoins, a certainement encore renforcé la foi des foules. Cependant, malgré cet élan populaire, Jean signale que de nombreuses personnes ont eu beaucoup de peine à accepter l’enseignement de Jésus au sujet de sa personne. Le discours concernant « le pain de vie » a entraîné de vives discussions (Jn 6.25-66). Marc souligne aussi la présence de l’opposition par une question des pharisiens et des scribes (7.5).